LA MEMOIRE ESPAGNOLE AMPUTEE

Publié le par Chouan

 

 

Michel de Castillo :

Je n’étais pas bien chaud pour me mêler d’une querelle où je n’ai aucune opinion arrêtée. Je ne me sens guère enclin aux fouilles macabres, mais je n’ai rien à redire contre le fait que des petits-enfants souhaitent rendre un hommage posthume à leurs anciens, souvent abattus dans des conditions horribles.

Je ressentais pourtant un malaise que je n’aurais pas su définir. Ramener à la lumière du jour ces spectres d’un conflit barbare, cela peut se comprendre, mais les nationaux auraient-ils seuls commis des crimes inavouables ? Le devoir de mémoire implique-t-il l’oubli des mauvaises victimes ?

Du Madrid de ma petite enfance, je garde des impressions de terreur que j’ai longtemps été en peine d’expliquer. Mon corps protestait contre le récit dont, depuis l’adolescence, j’ai été gavé, récit où les révolutionnaires sont les pures et innocentes victimes, les franquistes invariablement des tortionnaires et des bourreaux. Ces gesticulations antifascistes font, elles aussi, l’air du temps, plus frénétiques en France que partout ailleurs, car leurs pères ayant piteusement décampé devant les fascistes réels, les fils et les petits-enfants ne se lassent pas de remporter des victoires illusoires sur les fantômes du fascisme, moins dangereux que les véritables. Toute la discussion ne fut qu’un rituel d’exorcisme, malgré l’insistance de mes réserves.

A la fin de la rencontre, la cérémonie dérailla quand un auditeur se leva et, avec violence, protesta contre cette distorsion de l’Histoire. Il criait, gesticulait, répétant le nom d’un minuscule village près de Madrid dont j’ignorais jusqu’à l’existence, Paracuellos. Sa colère et son indignation m’émurent et piquèrent ma curiosité. Je voulus y aller voir de près, comprendre de quoi il en retournait.

Ce que j’ai découvert dépasse en horreur tout ce que j’aurais pu imaginer. Je tairai les détails, souvent atroces : depuis juillet 1936, l’appareil de répression des partis révolutionnaires procéda, à Madrid, à Valence, à  Barcelone enfin, à la liquidation de dizaines de milliers d’ « opposants ». Les prisons furent remplies de « suspects » ; des couvents, des palais, des immeubles furent réquisitionnés pour abriter ces foules de suspects ; chaque parti, chaque syndicat créa ses tchekas, chacune dotée de patrouilles d’assassins, certaines de ces bandes s’affublant de noms poétiques, La Patrouille de l’Aube, les Lynx de la République. Dans la capitale, la plus abjecte terreur se déchaîna, semant partout des besugos, des merlans, ces cadavres aux yeux vitreux et saillants dont les enfants s’amusaient.

Santiago Carrillo, responsable du maintien de l’ordre, consentit au massacre sous l’égide des conseillers politiques dépêchés par Staline, ( Carrillo était jeune, c’est sa seule excuse, mais il a toujours nié avoir été au courant, ce qui est un mensonge éhonté).

C’était en  novembre 1936 ;  par le Nord et par le Sud,   les armées franquistes approchaient de la capitale ; Madrid semblait condamnée ;  la liquidation de milliers de détenus croupissant depuis des mois dans leurs geôles en attente d’un procès  fut froidement décidée, planifiée, organisée avec une minutie très soviétique.

Les prisonniers furent par milliers embarqués dans des camions et dans des autobus à deux étages ; on les dépouillait de leurs affaires personnelles ; on les ligotait avant de les hisser dans les véhicules qui partaient pour…Paracuellos, ce nom que, dans sa fureur, l’auditeur de Bruxelles hurlait. Là, devant d’immenses fosses communes, les tortionnaires les mitraillaient.

Il y eut dix, vingt lieux similaires, avec leurs tranchées ouvertes, l’entassement des corps recouverts à la hâte. Des hommes, certes, mais des centaines de femmes, des enfants, des prêtres et des religieux, des nonnes, certaines âgées, invalides.

Comment ai-je pu, durant près d’un demi-siècle, ignorer la réalité de ce cauchemar ? Comment ai-je pu ressasser les atrocités des franquistes sans un mot pour ces malheureux ? Je n’avais que trois ans au moment où se déroulaient ces massacres, c’est entendu ; mais j’ai eu toute une vie pour me renseigner. J’ai lu il y a peu l’Histoire de la Guerre Civile de Bartolomé Benassar où rien n’est caché de cet épisode atroce. Et je ne l’avais pas vraiment retenu ! Il a fallu les protestations véhémentes de cet auditeur pour m’arracher à ma torpeur !

Depuis que ces cris ont déchiré le voile de mon amnésie, je traîne un lancinant remords.

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Publié dans AFFAIRES ETRANGERES

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L
J'avais déjà entendu parler de cet assassin rouge (voir sa bio ds Wikipedia).<br /> A savoir pour rajouter un peu plus au sentiment de dégoût : "Le 20 octobre 2005, Santiago Carrillo est nommé docteur honoris causa par l'université autonome de Madrid en hommage à sa contribution pour réconcilier les deux parties opposées pendant la guerre civile."<br /> Toujours la même "tendresse" de nos élites auprès des meurtriers gauchistes...<br />  <br />  
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