Chantal Delsol
(article relu et sutout corrigé le 18 février 2008)
Chantal Delsol, professeur de philosophie politique et écrivain, auteur de nombreux ouvrages essentiels, a été incontestablement pour moi une grande révélation.
Quatre années durant, j’ai été son élève, aux sens propre et figuré. Egaré en milieu hostile dans une université rouge et tiers-mondiste (Paris XII – Créteil), je me suis passionné pour ses cours d’histoire, ses cours de philosophie et de sociologie politique qui m’ont permis d’acquérir un langage et des concepts sans lesquels mes idées n’auraient jamais pu dépasser le stade premier des sentiments confus. Le professeur Delsol, par ailleurs épouse de Charles Millon comme on le lui rappelle souvent alors que cela n’est absolument d’aucune importance, était une enseignante austère aux abords un peu mystérieux, dont la distance et la froideur pouvaient ne pas plaire à tous les étudiants. En fait, l'attitude relevait davantage de son désabusement face au naufrage de l'intelligence que d' une réelle condescendance. Bien au contraire, Chantal Delsol était très abordable, disponible et sympathique. Chantal Delsol était très marquée à droite, mais elle ne prêchait pas ses idées comme le font la plupart des enseignants crypto-socialistes qui vous bourrent le crâne et vous sabrent si vous ne leur manifestez pas une certaine allégeance intellectuelle dans les devoirs que vous leur rendez. Chantal Delsol se contentait de mettre ses idées en relief et en opposition avec les autres de manière à ce que nous puissions bien comprendre le sens et la portée des sujets développés en cours. Vous restiez libre de vous forger votre propre opinion. Il suffisait seulement de le comprendre. Les sectaires de gauche ne l'acceptaient pas et certains de ses cours étaient parfois perturbés.
L'histoire des idées qu'elle enseignait consistait avant tout à remettre celles-ci dans leur contexte originel et à encourager les élèves à s'affranchir des conformismes du moment pour mieux les comprendre.
Addentum 2008 : Chantal Delsol, qui a été élue à l'Académie des sciences morales et politiques, était l'invitée de Serge Moati lundi 17 février. La vidéo est disponible sur le site de l'émission.
L' histoire des idées ou plutôt les "idées dans l'histoire".
Voici l’article que le quotidien Le Monde lui a consacré le 14 juin 2002 :
En cette période de recomposition du paysage politique, il est une intellectuelle de droite, une vraie - Chantal Delsol -, qui pourrait bien être appelée à jouer un rôle significatif dans l'entreprise de renouvellement philosophique à l'œuvre au sein du camp conservateur. Philosophe du politique, "européenne convaincue" et auteur de plusieurs essais remarqués sur la "modernité tardive", Chantal Delsol est issue d'une famille parisienne de la droite catholique - le père, professeur en biologie, était d'opinion maurrassienne dans sa jeunesse. Elle-même, toutefois, préfère se définir comme une "néoconservatrice". "J'ai toujours été une anticommuniste primaire", dit-elle en braquant sur vous un regard dont on ne se détache pas facilement, relevé ici d'une pointe d'humour.
Dans la pièce tapissée de livres qui lui sert de bureau, et dont la fenêtre plonge sur la Sorbonne - "J'ai beaucoup de chance" -, n'importe quel intellectuel du bord opposé se sentirait d'ailleurs à l'aise, trouvant son bonheur entre des piles où Hannah Arendt voisine avec Tocqueville et Michael Walzer, un des maîtres à penser de la gauche américaine, avec Condorcet. En bonne place au-dessus de l'ordinateur : la photo du dissident tchèque Jan Patocka. Signe d'une autre passion de cette catholique pratiquante : l'Europe centrale, où elle se rend souvent et qui fait l'objet de l'ouvrage collectif qu'elle vient de codiriger avec Michel Maslowski et Joanna Nowicki. L'histoire des idées politiques de l'autre Europe est un domaine pour lequel elle a joué un rôle de "passeur". Témoin : le Centre d'études européennes qu'elle a fondé en 1993 à l'université de Marne-la-Vallée.
Ce n'est donc pas vraiment un paradoxe si cette élève du philosophe et sociologue Julien Freund, disciple de Max Weber, avec qui elle soutiendra sa thèse en 1982 - "écrite sur dix ans, en même temps que j'élevais mes cinq enfants, une période à la fois bénie et solitaire" qui explique aussi son irruption quelque peu tardive sur la scène intellectuelle —, compte de nombreux partenaires de discussion à gauche. Ainsi la philosophe Blandine Kriegel, qui la définit comme une femme de dialogue, "simple, directe et sympathique", lui reconnaissant "du talent, de l'audace et de la fermeté". Même si leurs vues divergent souvent.
Chantal Delsol a été viscéralement hostile à l'esprit de 1968 - elle a milité, en réaction, au sein du Mouvement autonome des étudiants lyonnais (Madel) - et renvoie dos-à-dos extrême gauche et extrême droite. Mais elle analyse avec finesse, notamment dans Le Souci contemporain(1996), le désarroi où nous a laissés le reflux des grandes idéologies. Ce siècle "nous a appris que les certitudes tuent". Pour autant, il serait désastreux que "la défaite de Marx nous ramène à Bonald" (le penseur de la contre-révolution), ou nous conduise au Loft et à la dérision.
Cette question de la "perte du sens" lui vaut des lecteurs attentifs. Parmi eux, Jacques Delors, qui chroniquera l'ouvrage pour Le Nouvel Observateur, ou le politologue Zaki Laïdi. D'un essai à l'autre, Chantal Delsol entend ainsi mettre le doigt sur les inconséquences de ce qu'elle nomme "l'idéologie des droits" ou "l'éthique de la complaisance et de l'émotion". Comment, d'un côté, proclamer "à chacun sa morale"et, de l'autre, se prétendre efficacement armés pour lutter contre un "intolérable universel"comme le racisme ?
La République, une question française, tel est justement le titre de l'essai qu'elle prépare pour la rentrée, non pas dans la collection "Contretemps", qu'elle dirige à La Table ronde, mais aux Presses universitaires de France. Son idée-force : diagnostiquer la crise actuelle en termes de divorce entre République et démocratie, entre l'idéal de la responsabilité républicaine et les ressources en vertu de notre société ultra-individualiste. Comment pleurer la désertion du bien commun et dans le même temps vanter les charmes du pur souci de soi ? "Nous vivons dans l'hypocrisie", pense la philosophe. "Il n'y a pas en soi "trop d'étrangers en France", mais les forces que nous consentons à déployer pour leur intégration, y compris en matière de solidarité concrète, sont trop exsangues." Chantal Delsol a adopté un jeune garçon d'origine laotienne, son sixième enfant, et milité pendant cinq ans au sein d'une association vouée à l'aide aux immigrés (l'Alatfa).
PÉRIODE D'OSTRACISME
Elle estime plus conservateurs ceux qui "viennent agripper la République comme un naufragé le radeau de la Méduse"que ceux qui considèrent, comme elle, que "la société des individus, nous y sommes, et que l'Europe, nous y allons : autant donc y aller du mieux possible". On l'aurait plutôt attendue sur des positions souverainistes. Elle surprend une fois de plus : "Les nationaux républicains ? Ils sont trop réacs pour moi."Non, la disparition de la nation ne porte pas en elle la mort du politique, estime l'auteur de L'Etat subsidiaire (1992). Une conviction qui la met en porte-à-faux avec maints représentants de son propre camp. Mais Chantal Delsol, c'est aussi Chantal Millon-Delsol, l'épouse de Charles Millon, réélu en 1998 à la présidence du conseil régional de Rhône-Alpes avec l'appoint des voix du Front national. Il s'ensuivra, pour elle, une période d'ostracisme au cours de laquelle on a prétendu qu'elle serait membre de l'Opus Dei, invention qui la fait beaucoup rire, ou qu'elle serait "l'égérie" de son mari, ce qu'elle récuse avec force. Elle ne l'en a pas moins soutenu dans des choix : "Le Front national avait donné son soutien sur un programme précis", justifie-t-elle. "De plus, il y a comme une imposture à faire d'un côté du FN un parti légal, et de l'autre à ériger une sorte d'ordre moral au nom duquel accepter ses voix serait inadmissible."
Chantal Delsol est aussi romancière. Elle a manqué d'une voix le prix Femina du premier roman pour L'Enfant nocturne, paru en 1993, finalement décerné à Jorge Semprun. Dans Quatre, le second, tous les personnages positifs sont des femmes, la plupart de gauche ou révolutionnaires, tandis que les rôles masculins sont, à l'instar de Sylvain, "épaissis par la réussite, parés de sérieux, et pour tout dire embourgeoisés". Toutes ont d'ailleurs un point commun : elles gagnent leur liberté, mais perdent les hommes. "C'est peut-être mon inconscient qui parle", lâche, amusée, Chantal Delsol.
Les amphithéâtres clairsemés de Chantal Delsol me désolaient, comment pouvait-on ne pas s'intéresser à ses cours... ! mais ils me flattaient. J’avais le sentiment un peu prétentieux de faire partie de cette minorité d'étudiants anti-conformistes capables de la comprendre.
Plus tard, je vous parlerai aussi de Serge de Beketch ou de Jean Sévillia. Ils le méritent tout autant.
Les ouvrages de Chantal Delsol :
Matin rouge, Presses de la Renaissance, 2005.
Justice internationale, l'imposture, Les Éditions de la Table ronde, 2004.
La République : question française, PUF, 2002.
Éloge de la singularité : essai sur la modernité tardive, Les Éditions de la Table ronde, 2001.
La Haute Figure du sujet : essai sur le jeune collectivisme, Éditions de l'Aube, 2000.
Quatre, Le Mercure de France, 1998. Réédition chez Gallimard, Folio, en 2000.
Histoire des idées politiques de l'Europe centrale, PUF, 1998.
L'Enfant nocturne, Le Mercure de France, 1995.
La Grande Europe ?, Vrin, 1994.
L'Autorité, PUF, Que sais-je ?, 1994.
Démocraties : l'identité incertaine, Musnier-Gilbert, 1994.
Le Souci contemporain, Complexe, 1993.
L'Irrévérence, Mame, 1993. Réédition aux éditions de la Table ronde en 2002.
Le Principe de subsidiarité, PUF, Que sais-je ?, 1992.
L'État subsidiaire, PUF, 1992.
Les Idées politiques au XX° siècle, PUF, 1991.
La Politique dénaturée, PUF, 1987.
Le Pouvoir occidental, PUF, 1986.